L’avenir du transport du dernier kilomètre : autonome, électrique, connecté et partagé

18/07/2022

Beatriz Royo et Teresa de la Cruz, du Zaragoza Logistics Center

Par:

» BEATRIZ ROYO, professeur associé au programme MIT Zaragoza
» TERESA DE LA CRUZ, chef de projet au Zaragoza Logistics Center

Le transport du dernier kilomètre est essentiel pour le développement de l’économie et des entreprises, car il garantit une circulation efficace des marchandises entre le fournisseur et le consommateur dans le milieu urbain.

Au cours de la dernière décennie, la façon dont les processus logistiques sont menés dans les villes a changé en raison d’une multitude de facteurs. On pense surtout à l’augmentation rapide de la demande de services de distribution urbaine en raison de l’essor du commerce électronique ─ le chiffre d’affaires du e-commerce B2C a augmenté de 16 % en 2021 ─. Toutefois, une part importante du trafic urbain est également liée à des livraisons de marchandises e-commerce, ainsi qu’à des entreprises du secteur de l’hôtellerie et à des magasins physiques classiques.

Le comportement du consommateur et les nouvelles habitudes de consommation impactent également la logistique dans les villes. Certains experts s’accordent à dire que la pandémie de Coronavirus a accéléré l’adoption du commerce électronique comme mode d’achat, une tendance à la hausse depuis dix ans. L’explosion du e-commerce a aggravé le paysage de la mobilité urbaine (problèmes d’accessibilité, embouteillages et inefficacité générale).

Les nouveaux modèles économiques, soutenus par le digital, font évoluer les services de transport urbain, de passagers comme de marchandises

Les enquêtes Eurobaromètre montrent que les européens sont de plus en plus sensibilisés à l’environnement. Ces dernières années, la Commission européenne s’est concentrée sur les questions urbaines et les politiques environnementales. Dans le même temps, les limites imposées aux types de véhicules et à la durée de circulation dans certaines zones urbaines, par exemple, ont créé de nouveaux défis et de nouvelles opportunités d’innovation dans les solutions logistiques de transport telles que les véhicules électriques, les vélos cargo et les centres de consolidation urbains. Par ailleurs, les nouveaux modèles économiques, favorisés par le développement du numérique, modifient le paysage des services de transport urbain de passagers comme de marchandises. Certaines solutions ont également vu le jour, comme les casiers intelligents qui permettent des livraisons sans contact. Une méthode supplémentaire pour s’adapter à la nouvelle réalité postpandémique.

Phases de la logistique urbaine : dehors de la ville à la livraison du dernier kilomètre
Phases de la logistique urbaine : dehors de la ville à la livraison du dernier kilomètre

La digitalisation évolue et entraîne quatre développements techno-économiques dans la logistique : automatisation, connectivité, électrification et propriété partagée. Ces technologies et leur combinaison devraient entraîner des transformations majeures sur le marché des transports dans les années à venir. Toutefois, cette révolution s’accompagne également de risques liés à l’impact social et environnemental de la technologie. Ces changements devront être accompagnés de politiques publiques solides pour orienter la digitalisation vers la promotion des transports urbains durables.

Autrement dit, la prise de conscience environnementale, la COVID-19, l’essor de la digitalisation et la progression du e-commerce sont quatre leviers d’innovation qui obligent les entreprises à adapter leurs services.

Les dark stores, quant à eux, sont des entrepôts dédiés exclusivement à la vente en ligne, à l’instar des restaurants virtuels ou des cuisines fantômes, où les plats sont préparés uniquement à emporter ou en livraison à domicile. Ces entrepôts sont fermés au grand public, dans lesquels les commandes sont préparées et emballées. Ses principaux avantages sont des achats rapides et des délais de livraison très courts, pour une meilleure expérience client. Ce concept encourage également la distanciation sociale, car le client n’a pas à entrer dans un établissement. Le processus d’achat se déroule uniquement en ligne. La start-up de livraison à domicile Glovo est un exemple d’entreprise ayant adopté la stratégie du dark store par l’ouverture de nouveaux sites logistiques (Glovo Express) en Europe et en Afrique.

De même, d’autres entreprises, telles qu’Amazon Go ou Continente Labs, émergent dans les villes. Ce sont des magasins équipés de caméras à intelligence artificielle, permettant au consommateur de choisir ses articles via une application mobile, puis d’obtenir un ticket de caisse numérique. Malgré cela, les défis technologiques et culturels à relever continueront à exister dans les années à venir, en particulier dans les régions où ce type de magasins devraient se matérialiser.

Les villes du monde entier collaborent avec le secteur logistique pour relever les défis du dernier kilomètre

Dans ce contexte, les villes du monde entier collaborent avec le secteur logistique pour relever les défis du dernier kilomètre et intégrer des solutions de mobilité innovantes. C’est le modèle de Londres, pionnière dans l’amélioration de la logistique urbaine et qui déploie une grande variété de modèles économiques basés sur la combinaison d’installations proches des points de livraison avec des véhicules électriques et des vélos traditionnels. L’entrepôt et centre de distribution de CEVA Logística est un bon exemple de réussite. L’installation, qui centralise et gère les fournitures de l’hôpital Guy’s and St. Thomas, a regroupé ses 160 livraisons quotidiennes aux hôpitaux à une seule, diminuant ainsi les déchets à cause des emballages, ainsi que la pollution urbaine et le trafic. Pour illustrer la façon dont la pandémie de COVID-19 a également affecté l’innovation, le supermarché britannique Sainsbury’s a transformé des magasins d’alimentation fermés dans le centre de Londres en dark stores pour y stocker des denrées alimentaires et des produits ménagers essentiels. Les commandes sont livrées aux consommateurs situés dans un rayon d’environ 3 km à l’aide de cinq vélos électriques.

Un autre modèle économique disruptif développé grâce aux technologies numériques est celui de la mobilité partagée pour les passagers et les marchandises. Carvelo2go, en Suisse, et Outspoken Delivery, à Cambridge et Norwich, sont des exemples de réseaux de partage de vélos-cargos.

Les nouveaux modèles économiques font évoluer la logistique urbaine
Les nouveaux modèles économiques font évoluer la logistique urbaine

À l’avenir, le transport du dernier kilomètre continuera à explorer des solutions de mobilité innovantes, plus intelligentes et plus autonomes. Les univers physiques et virtuels fusionneront en un seul environnement. Dans ce cadre, le développement de jumeaux numériques joue un rôle clé. Selon la définition d’IBM, un jumeau numérique est « une représentation virtuelle d’un objet ou d’un système qui couvre son cycle de vie, met à jour les données en temps réel et utilise la simulation, l’apprentissage automatique et le raisonnement pour faciliter la prise de décision ». Ainsi, le jumeau numérique d’une ville peut servir à améliorer l’efficacité et la durabilité de la logistique, la consommation d’énergie, les communications, l’urbanisme, la réduction des risques de catastrophe naturelle, la construction de bâtiments et les transports. Ce type de jumeau numérique nécessite la convergence des technologies digitales (IoT, 5G, informatique collaborative, blockchain et simulation) pour produire une quantité massive de données hyperconnectées à travers l’écosystème de la ville

À l’avenir, la logistique urbaine va continuer d’explorer de nouvelles solutions de transport urbain innovantes pour devenir plus intelligente et plus autonome

Le monde est de plus en plus digitalisé et les consommateurs exigent des livraisons plus rapides et plus fréquentes, alors que la taille des commandes diminue. La création de systèmes logistiques générant des quantités massives de données à collecter par les jumeaux numériques devrait être une priorité, car il sera alors possible de mettre en place des systèmes autonomes réunissant véhicules, entrepôts et centres logistiques dans les villes. Cet environnement hautement numérique nécessite de promouvoir de nouvelles technologies, de transformer les espaces publics des villes, de définir de nouvelles politiques publiques, d’identifier les compétences liées aux ressources humaines et de reconcevoir les entrepôts urbains existants.

Dans cette optique, DHL utilise des jumeaux numériques dans certains de ses entrepôts. Au cours des opérations quotidiennes, la représentation virtuelle de l’installation est continuellement mise à jour avec des données IoT collectées à partir des plateformes connectées, ainsi que des données opérationnelles et d’inventaire (dont la taille, la quantité, l’emplacement et les particularités de transport des charges demandées). Grâce à ces données, un modèle dynamique en 3D de l’ensemble de l’installation est créé, ce qui permet à l’entreprise d’optimiser l’espace et de simuler la circulation des produits, du personnel et des équipements de manutention automatisés. Dans le cadre du projet européen PLANET, un jumeau numérique sera complété par d’autres technologies disruptives comme la planification de la demande pour créer un contrat de service intelligent basé sur l’intelligence artificielle, et ainsi faciliter la réservation de véhicules et l’embauche.

Dans un avenir proche, les systèmes logistiques seront autonomes, connectés, partagés et électriques. En effet, la transition a commencé et a été accélérée par la pandémie de COVID-19, parmi d’autres événements connexes. C’est le moment de suivre l’évolution du secteur afin de comprendre comment éviter les risques et s’adapter au changement. Les entreprises qui y parviendront seront bien positionnées dans un monde où la frontière entre les sphères numérique et physique s’estompe.

 


 

Beatriz Royo est professeur associé dans le programme international de Logistique MIT-Zaragoza. Ses principaux domaines de recherche sont la mobilité urbaine, la conception de réseaux, la collaboration dans la chaîne d’approvisionnement, la digitalisation et la durabilité.

Teresa de la Cruz est chef de projet au bureau de recherche du Zaragoza Logistics Center, où elle s’occupe de la gestion de projets et de la recherche dans des domaines de la mobilité urbaine, la durabilité de la chaîne d’approvisionnement et les systèmes de transport.

 


 

Références:

  1. Retail e-commerce sales worldwide from 2014 to 2025, Statista.
  2. Amit Mathradas, Council Post: Covid-19 Accelerated e-Commerce Adoption: What Does It Mean for the Future?, Forbes (Forbes Magazine, December 28, 2020).
  3. Michael Browne, Effective City Logistics – Challenges and Opportunities - IRU, (University of Westminster, November 7, 2013).
  4. European Commission, Eurobarometer.
  5. European Commission, Directorate-General for Environment, General Union Environment Action Programme to 2020: Living well, within the limits of our planet, Publications Office, 2014.
  6. M.W. Adler, S. Peer, and T. Sinozic, Autonomous, Connected, Electric Shared Vehicles (ACES) and Public Finance: An Explorative Analysis, Transportation Research Interdisciplinary Perspectives, Volume 2 (2019).
  7. Felix Creutzig, Martina Franzen, Rolf Moeckel, Dirk Heinrichs, Kai Nagel, Simon Nieland and Helga Weisz. Leveraging Digitalization for Sustainability in Urban Transport. Global Sustainability 2 (2019): e14. doi:10.1017/sus.2019.11
  8. The Potential for Urban Logistics Hubs in Central London, (Steer for Cross River Partnership, December 2020).
  9. Carvelo2go, accessed May 25, 2022.
  10. Outspoken Delivery, Cambridge & Norwich, CoMoUK, June 5, 2018.
  11. Tianhu Deng, Keren Zhang, and Zuo-Jun (Max) Shen, A Systematic Review of a Digital Twin City: A New Pattern of Urban Governance toward Smart Cities, Journal of Management Science and Engineering (Elsevier, March 24, 2021). 
  12. PLANET Project, July 30, 2020.